PROPOS DE NICOLAS DEBRU
En 2020, la nuit s’est éteinte. Bars, boîtes de nuit, festivals, concerts, lieux de vie nocturne ont fermé. La nuit s’est tue. Verrouillée, réduite au silence à Marseille comme ailleurs.
Des milliers de personnes se sont retrouvées isolées les unes des autres. Privées du besoin “essentiel” de se retrouver, d’exulter ensemble dans cette communion païenne que constitue la fête, la nuit.
Cette célébration festive a été redéfinie par les pouvoirs publics, à juste titre pour les uns, de manière révoltante pour les autres, en une activité dite « non essentielle ».
Enjeu de politique sanitaire, la nuit a fait peur.
«Son côté sombre» a été de tout temps un enjeu de contrôle des masses, où le pouvoir politique n’a cessé de s’exercer, pour encadrer, réglementer, interdire. Car le principe même de célébration de la nuit est depuis très longtemps un pendant à la vie sociale, puisant ses sources dans les rites païen, dans la pratique d’un culte, puis plus tard associé aux grands événements sportifs, culturels, aux divertissements, devenant aussi un enjeu économique de taille.
En 2021, les acteurs de la nuit manifestaient contre ses mesures. « la nuit doit revoir le jour », était inscrit sur leurs pancartes. Avec le temps, les protocoles se sont assouplis, la liberté a été retrouvée avec la fin du pass sanitaire.
J’ai suivi et vécu comme tous et toutes ces différentes étapes. Je les ai même, pour certaines, filmées dès 2020. Je voulais entendre ceux qui faisaient la nuit, tenancier de boîte, régisseur de concert, DJ, directeur de festivals, me racontaient leur ressenti, leur désarroi, témoignant pour la première fois au travers de cette privation, de ce que la fête au sens large représentait pour eux, en dehors de la perte de leurs moyens de subsistance. J’en ai tiré une web série de plus de 20 portraits, intitulée « Sans la nuit ».
C’est cette websérie qui a été le point de départ de mon envie de poursuivre ce travail au travers de la réalisation d’un film trois ans plus tard.
Je parcours Marseille de nuit, depuis deux décennies déjà. J’en suis un adepte, un consommateur, elle m’est nécessaire pour ne pas dire vitale. J’ai vu ma ville changer, évidemment au regard de ce que nous avons traversé ces dernières années.
Marseille de jour comme de nuit ne se livre pas aisément aux béotiens. Elle peut être ardue, dangereuse, xénophobe, homophobe. Sa géographie, ses transports rendent son appréhension complexe …
Dans le temps du documentaire, j’aimerai développer ce que j’ai envie de mettre un exergue : une nuit devenue pour moi plus encore qu’avant, essentielle, mais aussi dissonante, en contradiction, au centre de tous les enjeux, celui du contrôle notamment, une nuit en mouvement, reflet de ce que le monde nous inflige le jour, la guerre aux portes de l’Europe, l’écho anxiété, les tensions sociales, la guerre des genres. C’est dans la nuit marseillaise que se reflètent aujourd’hui tous ces enjeux, pour moi de manière plus prégnante que précédemment.
Marseille est une ville qui a toujours vécu un clivage social fort. Après la pandémie, son visage s’est modifié, augmentation de loyers, arrivées de populations aisées, mais aussi des investisseurs. La ville prend ou tente de prendre les allures d’une future Barcelone.Tous le constatent,l’offre festive a augmenté de manière exponentielle, sans se démocratiser. Pour autant, elle est aussi plus tolérante.
Certains se battent pour qu’elle le soit en tout cas. D’autres réfléchissent aux modes respectueux de l‘environnement qui pourraient accompagner la consommation de nos soirées.
Tous en tout cas constatent que l’hyper anxiété se reflète dans le public qu’ils doivent accueillir. Tant le désir de débordement et de transgressivité est fort, à la mesure de la pression sociale que le monde actuel impose.
Les acteurs de cette nuit marseillaise ont un rôle que l’on pourrait de loin considérer comme anodin, mais qui au fond reste à ces divers titres de plus en plus primordial, même si l’essence de la transgression semble se dissoudre dans un produit marketé, celui de divertissement, savamment entouré par les pouvoirs publics …
J’aimerai réussir le pari, de sortir du discours panagyrique ou pamphlétaire, que le film puisse saisir les contradictions, les nuances de cette nuit multiple, l’essence de cette ville qui est la mienne le temps d’une journée, qui précède à une nuit.
Chef Opérateur Image : Steeve Calvo








