PROPOS DE VALERIE SIMONET
Il y a 30 ans, la convention internationale des droits de l’enfant, ratifiée à New York, reconnaissait les enfants comme étant des « citoyens à part entière », dès leur naissance.Pas des citoyens en devenir, mais des citoyens dont l’intérêt devait être, en outre, « considéré comme supérieur ».Louables intentions. Dans les faits et sous toutes les latitudes, la voix de l’enfant n’est que très rarement recueillie et écoutée. Sa voix ne compte pas. Electoralement parlant, s’entend, ce qui est loin d’être un détail.Et si ce déni de citoyenneté des enfants était en réalité le révélateur du déni de citoyenneté en général ? C’est la question au cœur de ce film.
Aujourd’hui, le cadre de vie pour la grande majorité des habitants de la planète est urbain. L’expérience qu’un tout-petit a du monde est celui de la ville. Or la voiture, pour ne citer qu’elle, l’emporte toujours sur l’enfant, qui est le grand oublié des politiques urbaines.Faire l’expérience de sa fragilité et de sa petite taille dans la ville permet de questionner notre environnement, en repartant d’une page blanche, en remettant en cause l’insupportable.
Il faut parfois un électrochoc pour ouvrir les yeux. La crise du Covid19 en a été un. Cette expérience de la ville tranquille, livrée aux seuls piétons, aux herbes folles et aux animaux, sans presque de commerces, a été celle d’un terrain de découvertes et de chemins de traverse. Qui n’y a pas ressenti le frisson de ce que pourrait être une ville pacifiée ?
Ça et là, les municipalités en ont tiré des leçons et aménagé dans l’urgence des kilomètres de pistes cyclables. Elles ont élargi les trottoirs pour favoriser la distanciation sociale, supprimé des places de parkings, comme à Montréal, sans même soulever un tollé (enfin, pour l’instant…). En France, l’usage du vélo a fait un bond de 44% (1) dès la première semaine du déconfinement et le piéton semble être remis au centre des réflexions (2). Quant aux espaces publics, certaines villes sont en train de les remodeler car ils représentent une « forme d’urbanité », une extension du salon de chacun et une possible respiration par rapport à des logements exigus et pollués (3). Le besoin d’être dehors, de se réapproprier les parcs et jardins, les bancs et les places a été accentué par l’expérience inédite du confinement.
Tous ces signes montrent que les lignes bougent, que les citadins sont prêts au changement. Il faut se saisir de l’opportunité que nous offre cette sidération, avant que le temps et l’oubli ne fassent leur œuvre. D’autant que dans les « villes résilientes » (4), comme les nomme Rob Hopkins, l’écologiste britannique, soit des villes avec plus d’espaces verts, agencées pour éveiller la curiosité des passants, la santé mentale et physique des habitants serait meilleure. En clair, il y a urgence à fabriquer des villes où on serait tout bonnement plus heureux !
Le point de vue de l’enfant est une perspective nouvelle, propre à secouer notre léthargie collective. Envisager la société et la ville sous l’angle des besoins et des désirs des plus jeunes, c’est en effet révéler les besoins et les désirs de tous les autres : des plus faibles, des plus âgés, jusqu’aux « dominants ». Nous sommes tous, à un moment ou un autre, des usagers de l’espace public et des piétons. La question est politique au sens grec du terme et démocratique.
Le regard des enfants, si peu pollué, a le mérite d’éclairer les zones d’ombre et d’intolérables compromis que nous avons faits au cours des dernières décennies, au nom du progrès, du confort et de l’impérieuse nécessité de consommer.Les enfants peuvent nous montrer la voie. Ils sont des citoyens non programmés, aptes à poser des questions sur ce que nous considérons comme acquis ou immuable.Ce qui est souvent perçu chez eux comme de la naïveté dans l’analyse, voire de l’utopie, ne pourrait-il pas aussi s’envisager comme du bon sens ? Ce prisme nouveau, décalé en tout cas, pourrait nourrir des politiques publiques, dont nous serions tous les bénéficiaires.
Ce film, porté par une narration à la première personne, propose un point de vue sous la barre des 1mètre 40. Il s’appuie sur une « utopie » théorisée et mise en pratique par un psycho- pédagogue italien, Francesco Tonucci, auteur d’un essai intitulé « La ville des enfants » (3). Des dizaines de municipalités dans le monde ont déjà changé leur façon de faire la ville. C’est donc possible.
Les graines du changement ont été semées par le confinement. Pourquoi pas chez nous ?


